Derrière les millions de dollars annoncés pour combattre Ebola en République démocratique du Congo, une autre bataille se joue à Kinshasa : celle du contrôle, de la traçabilité et de la coordination de ces financements. Le gouvernement congolais s’agace de voir les partenaires techniques et financiers mobiliser des ressources importantes sans que celles-ci soient nécessairement versées dans une caisse commune permettant à l’État de piloter l’ensemble de la riposte.
Le ministre de la Santé publique, Roger Kamba, en fait désormais une question centrale. « Un seul plan, un seul budget, une seule coordination », répète-t-il, reprenant une orientation défendue par le président Félix Tshisekedi. Pour Kinshasa, la multiplication des circuits financiers risque de produire des ripostes parallèles, avec des acteurs qui financent directement certaines activités, recrutent du personnel et fixent eux-mêmes les niveaux de rémunération.
« Nous nous réveillons, nous apprenons qu’un partenaire a des travailleurs, il est en train de payer », a déploré Roger Kamba. Le ministre cite notamment le cas de chauffeurs employés directement par un partenaire, découvert à la faveur d’une menace de grève. « Chaque partenaire emploie quelqu’un et fixe ce qu’il paye », souligne-t-il.
Cette fragmentation ne serait pas seulement un problème administratif. Elle peut, selon Kinshasa, affaiblir l’efficacité opérationnelle de la riposte. Au moment où la RDC s’emploie à contenir cette 17 ème épidémie d’Ebola, la question de multiplicité des caisses se pose comme un casse-tête.
« Un partenaire peut, par exemple, prendre en charge les enterrements dignes et sécurisés sans financer les fossoyeurs ou les sacs mortuaires nécessaires à leur réalisation », note le ministre de la santé, qui s’interroge par la suite : « Comment vous allez faire des enterrements dignes et sécurisés sans prendre en compte les fossoyeurs ? ». Roger Kamba souligne les incohérences auxquelles conduit l’absence de budget intégré. Cette situation est d’autant plus préoccupante que les besoins financiers sont considérables.
Le premier plan national de riposte, prévu pour trois mois, était évalué à 240 millions de dollars. Le nouveau plan, qui doit également permettre d’assurer la continuité des services essentiels de santé, atteint désormais 940 millions de dollars, selon la représentante de l’OMS en RDC, Anne Ancia.
Dans le même temps, les annonces financières s’accumulent. Les États-Unis ont annoncé en août une enveloppe supplémentaire de 242 millions de dollars, portant à plus de 512 millions de dollars leur engagement direct pour la riposte contre Ebola et la préparation régionale. Mais toutes ces ressources ne transitent pas par le gouvernement congolais.
C’est précisément ce que dénonce Roger Kamba. « Il y a beaucoup d’annonces, et nous n’avons pas nécessairement tout ça sur le terrain », affirme-t-il. Selon lui, certains bailleurs financent directement des ONG. Le gouvernement peut alors être informé de l’activité réalisée sans disposer du détail du montant effectivement dépensé.
« On ne peut pas annoncer aux gens qu’on a donné au Congo 800 millions, et que nous ne pouvons pas savoir combien vous avez dépensé pour acheter les médicaments », insiste le ministre.
Après trois mois d’une intense riposte, le gouvernement congolais dit se débrouiller avec ses propres ressources. 50 millions de dollars en fond propre permettent à la RDC de financer la riposte, tandis que les financements annoncés par les États-Unis et d’autres partenaires étaient, pour l’essentiel, destinés à des ONG plutôt qu’au gouvernement.
Le problème financier s’est plusieurs fois traduit sur le terrain. La riposte s’est quelque fois arrêtée en raison de mouvements de grève du personnel soignant. Le gouvernement congolais assure aujourd’hui avoir réglé ce problème en alignant tous les médecins, infirmiers et autres personnes engagées dans la riposte à la paie d’une prime ordinaire et une prime Ebola.
Toute fois, les tensions ne sont pas éteintes. La grogne est récurrente parmi certains agents de santé en Ituri. « C’est de la manipulation des fictifs qui veulent profiter de la manne financière qui accompagne Ebola », rétorque le Dr Roger Kamba, qui dénonce un « Ébola business ».
Pour le gouvernement, cette situation justifie précisément la volonté de reprendre la main sur les paiements. Roger Kamba affirme avoir décidé que les partenaires ne devraient plus payer directement les agents congolais engagés dans la riposte : « Je veux que ce soit le gouvernement qui paye ». Kinshasa veut ainsi harmoniser les rémunérations.
Le ministre évoque également les relais communautaires, dont certains étaient payés par des partenaires à seulement un ou deux dollars par jour. Il affirme avoir fixé leur rémunération à 150 dollars, considérant qu’il n’est pas acceptable de payer un agent congolais en dessous du salaire minimum fixé par le gouvernement.
Cette volonté de centralisation répond aussi à un impératif de contrôle. Roger Kamba affirme que plus de 1 000 personnes ont été payées lors d’une opération récente, mais que 15 à 20 % des noms figurant sur les listes seraient fictifs. Le gouvernement entend donc instaurer un enregistrement biométrique pour limiter les fraudes et empêcher que les ressources de la riposte ne deviennent, selon les termes du ministre, un « Ebola business ».
L’enjeu dépasse finalement la seule question de savoir combien d’argent a été promis. Il s’agit de savoir où se trouve cet argent, qui le dépense, pour quelles activités et avec quels résultats. « Nous, en tant que gouvernement, avons présenté nos 50 millions de dollars américains. Nous avons montré ce que nous avons déjà fait et ce qui reste à faire. Vos 200 millions de dollars, vos 600 millions, dites-nous où est-ce qu’ils sont », a déclaré, avec une pointe d’agacement, le ministre de la santé, alors qu’il répondait à Géopolis Hebdo.
L’expérience passée nourrit d’ailleurs la méfiance de Kinshasa. En mai, Roger Kamba rappelait que la riposte contre Ebola de 2018-2020 avait mobilisé environ 1,2 milliard de dollars, sans avoir permis, selon lui, de renforcer suffisamment durablement le système de santé congolais.
Aujourd’hui, le gouvernement veut donc éviter que l’histoire ne se répète. La centralisation financière qu’il réclame ne signifie pas nécessairement que toutes les ressources doivent être versées matériellement sur un unique compte de l’État. Elle implique surtout, pour Kinshasa, un cadre financier commun, un budget harmonisé, une cartographie des bailleurs et une visibilité complète sur les dépenses.
Car dans une épidémie qui compte désormais 5 208 cas confirmés et 2 476 décès, selon les chiffres communiqués par les autorités, une mauvaise coordination financière peut devenir une faiblesse opérationnelle. Avec une létalité globale de 47,5 %, chaque retard, chaque doublon et chaque ressource mal orientée peut avoir un coût humain.
Le message de Roger Kamba est donc clair : les partenaires restent indispensables, mais Kinshasa veut savoir ce qu’ils financent. « Un seul plan, un seul budget, une seule coordination » : derrière cette formule se joue désormais une partie de l’efficacité de la riposte congolaise contre Ebola.
*Patrick Ilunga*


