Trop souvent, la transhumance est présentée comme un problème à contenir : une menace pour la sécurité, un facteur de pression sur les écosystèmes, une source inévitable de conflits. Cette lecture est trop étroite. La transhumance est d’abord une réalité historique, économique et sociale de l’Afrique. Mal gouvernée, elle peut alimenter la violence. Mieux encadrée, elle peut devenir un levier d’ordre, de coexistence et de prospérité partagée.
C’est l’enjeu qui se joue aujourd’hui dans le paysage de Bili-Uélé, au nord-est de la République démocratique du Congo. Là, la mobilité pastorale croise des communautés rurales, des autorités locales et un territoire d’importance majeure pour la biodiversité africaine. Ce n’est pas un paysage où l’on peut opposer simplement conservation et activité humaine. C’est un paysage qui oblige à penser plus sérieusement la coexistence, parce que la stabilité des communautés et l’intégrité des écosystèmes y sont profondément liées.
Pendant longtemps, le débat a été prisonnier d’une logique de réaction : attendre la crise, puis tenter de la contenir. Cette approche a montré ses limites. Lorsque les mouvements de troupeaux sont mal connus, que les couloirs ne sont pas sécurisés, que les autorités locales ne disposent ni de cadre ni de moyens, les tensions s’installent vite. Elles se traduisent par le surpâturage, le braconnage, la méfiance entre communautés et, parfois, la violence.
Mais l’Afrique n’a pas à subir ces contradictions comme une fatalité. Elle peut les organiser, les réguler et les transformer.
C’est précisément la voie que défend l’African Wildlife Foundation. À Bili-Uélé, AWF travaille avec l’Institut congolais pour la conservation de la nature, avec les communautés et avec des partenaires, pour faire du dialogue un outil de gouvernance, et non un simple exercice de sensibilisation. L’objectif n’est pas de nier les tensions. Il est de créer les conditions dans lesquelles elles peuvent être anticipées, négociées et réduites. Cela passe par l’écoute des communautés, la cartographie des mouvements, l’identification des points de friction et la recherche d’accords crédibles sur l’usage de l’espace.
Les marchés jouent ici un rôle décisif. Ils ne sont pas seulement des lieux d’échange économique. Ils sont aussi des lieux où se rencontrent des intérêts qui, autrement, ne se parlent qu’au moment de l’affrontement. Lorsqu’ils sont mieux organisés, ils peuvent devenir des espaces de médiation, de services et de confiance. C’est souvent là que l’on peut relier santé animale, santé humaine, production agricole et gouvernance locale, et commencer à déplacer les comportements dans le bon sens.
La leçon de fond est simple : la transhumance pacifique ne se décrète pas depuis une capitale, encore moins depuis l’extérieur du continent. Elle se construit sur le terrain, avec des institutions légitimes, des autorités coutumières reconnues, des collectivités locales impliquées et des communautés écoutées. C’est cela, une réponse africaine sérieuse.
Cette réponse doit maintenant gagner en ambition. Elle suppose de reconnaître le pastoralisme transfrontalier comme une question de gouvernance régionale. Elle suppose aussi d’investir dans des corridors sécurisés, des points d’eau, des services vétérinaires, des mécanismes locaux de médiation et des règles claires sur l’usage partagé des terres. Autrement dit, il faut traiter la mobilité pastorale non comme une anomalie à repousser, mais comme une réalité à organiser.
Ce débat dépasse la RDC. Il concerne une Afrique qui cherche encore comment concilier mobilité, souveraineté, conservation et développement. La vraie question n’est pas de savoir s’il faut choisir entre les communautés et la nature. La vraie question est de savoir si nous avons la lucidité politique de bâtir des modèles africains où l’une et l’autre se renforcent.
C’est cette ambition qu’il faut désormais assumer. Car une transhumance pacifique n’est pas une utopie. C’est une nécessité stratégique pour une Afrique qui veut faire de la coexistence non pas un compromis fragile, mais un projet de civilisation.
C.P


